Corinne Jud Khan est la future directrice du centre de compétences de la Confédération pour la recherche agronomique.
TEXTE RÉANE AHMAD, PHOTOS Agroscope / Johann Marmy
Corinne Jud Khan prendra la tête d’Agroscope le 1er mars prochain, en succédant à Eva Reinhard qui partira à la retraite. Rencontre avec cette brillante scientifique fascinée par le fonctionnement du vivant.
C’est sur un site de Posieux (FR) en plein chantier que Corinne Jud Khan reçoit Vignes et Vergers, à quelques mois de reprendre la direction d’Agroscope le 1er mars 2026. L’année prochaine commencera aussi le déménagement progressif depuis les autres emplacements vers le canton de Fribourg, qui accueillera bientôt un nouveau campus de 450 places de travail. « Dans les nouveaux bâtiments, nous entrons dans le monde du travail 4.0 non seulement dans les bureaux mais aussi dans les laboratoires ! », s’enthousiasme celle qui a œuvré à ce projet au sein du comité de direction du centre de compétences de la Confédération pour la recherche agronomique.
« Les professionnels de la terre doivent pouvoir vivre de leur métier. »
La Fribourgeoise d’adoption se réjouit d’autant plus d’aborder son nouveau rôle qu’« Agroscope est une institution de cœur ». Avec détermination, elle compte accompagner les équipes dans ces changements grâce à son leadership basé sur la participation et la transformation. « Il s’agit d’une chance pour les collaborateurs et collaboratrices de grandir et d’évoluer », est‑elle convaincue, tout en mentionnant aussi l’usage des nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle. Habitant Marly, elle ne manquera pas de visiter régulièrement d’autres sites d’Agroscope comme Liebefeld (BE), Changins (VD) et Reckenholz (ZH).
CARRIÈRE SCIENTIFIQUE
Être à la tête d’une institution de plus de 1100 employés, ce n’est pas tout à fait ce à quoi rêvait la petite fille née en 1979 dans la campagne saint-galloise, à deux pas des vaches. « Dès l’enfance, j’ai toujours eu une fascination profonde pour la nature et le fonctionnement d’un être vivant », s’illumine-t-elle. Cette curiosité l’amène à suivre des études de biochimie à l’Université de Fribourg, la seule à proposer un cursus bilingue. Logique pour celle qui avait choisi les langues au collège. Sa thèse de doctorat sur l’influence de la lumière sur l’horloge interne des souris et des hommes sera récompensée par l’un des prix Chorafas décerné au niveau mondial à des scientifiques ayant fait preuve d’excellence dans leur travail de recherche.
La suite de sa carrière sera non moins brillante et, depuis 2013, Corinne Jud Khan a bâti une solide connaissance d’Agroscope. Elle a tout d’abord été responsable de la division de recherche « Analytique des aliments pour animaux », avant de diriger le domaine de compétences « Développement de méthodes et analytique », où elle supervise actuellement près de 120 personnes. Parmi les réalisations professionnelles dont elle est la plus fière, elle cite la mise en place du système d’information et de management de laboratoire (LIMS) qui digitalise les processus des laboratoires de routine et centralise les données de façon sécurisée et traçable. Un projet de longue haleine, mené sur une décennie. « Ce système d’une grande fiabilité permet à nos chercheurs et chercheuses de se concentrer sur d’autres travaux essentiels comme le développement de nouvelles méthodes », apprécie-t‑elle.

OUTILS PRATIQUES
L’institut de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement a pour avantage de toucher à toute la chaîne agroalimentaire. Du changement climatique aux attentes sociétales, elle rencontre une multitude de défis. « Les professionnels de la terre doivent pouvoir vivre de leur métier, c’est pourquoi Agroscope continuera à faire des recherches pour leur offrir des outils pratiques face à la rapidité des évolutions », souligne Corinne Jud Khan. Elle a elle‑même contribué au lancement d’un projet de lutte durable contre le scarabée japonais, à base des champignons entomopathogènes qui tuent les larves, déjà utilisés contre le hanneton.
Dans sa nouvelle fonction, la future directrice se concentrera davantage sur l’aspect stratégique en poursuivant la mise en œuvre du programme d’activité 2026‑2029 avec son comité de direction. « Nous prévoyons entre autres de renforcer encore davantage la collaboration avec la base agricole mais aussi d’autres institutions de recherche. » Pour cela, elle fera vivre et évoluer son large réseau professionnel dans le milieu scientifique en Suisse et à l’étranger. Corinne Jud Khan est actuellement membre du conseil de l’Institut fédéral de métrologie METAS ainsi que du comité directeur de la Swiss Chemical Society, entre autres.
« La passion transforme les échecs en apprentissages. »
Les huit stations d’essais resteront essentielles pour la recherche appliquée dans leurs contextes régionaux et climatiques, en partenariat avec les cantons, la pratique et le conseil. La nouvelle dirigeante devra néanmoins jongler avec différentes mesures d’économies de la Confédération sur le budget annuel d’Agroscope qui se monte actuellement à environ 200 millions de francs. « Nous devons faire avec cette épée de Damoclès et définir des priorités dans les thématiques de recherche. »
ÉGYPTOLOGIE ET JARDINAGE
Comme un clin d’œil à la passion de Corinne Jud Khan pour l’égyptologie et l’archéologie, les travaux à Posieux ont mis à jour les vestiges d’une ancienne ferme datant de 2500 ans. « Cela signifie que l’institut est construit sur un site où les ancêtres pratiquaient déjà l’agriculture », s’émerveille-t-elle. Depuis la naissance de son fils en 2016, elle a moins de temps à consacrer à ses loisirs, ce qui ne l’empêche pas de continuer à apprécier les richesses de la nature. La famille cultive un jardin coloré garni de fruits et légumes anciens, mais également des nouveautés comme un poirier de la variété Fred sélectionnée par Agroscope. C’est peut-être cela le secret d’un parcours épanoui : « Je conseillerais aux jeunes chercheuses et chercheurs de choisir un domaine qui les passionne. Car la passion transforme les échecs en apprentissages, qui font avancer la science, et aide aussi à persévérer dans les temps difficiles ».
BIO EXPRESS
1979 Naît à Saint‑Gall et grandit dans le petit village de Degersheim (SG).
2009 Achève son doctorat en biochimie à l’Université de Fribourg.
2010 Occupe différentes fonctions académiques dans le domaine de la nanotechnologie à l’Institut Adolphe Merkle à Fribourg jusqu’en mai 2013.
2013 Rejoint Agroscope en juin à la direction de la division de recherche « Analytique des aliments pour animaux ».
2017 Prend la tête du domaine de compétences « Développement de méthodes et analytique » et accède au comité de direction d’Agroscope.
2018 Obtient un Executive MBA en management et finances d’entreprise à l’Université de Lausanne.
2026 Reprend le 1er mars la direction d’Agroscope qui compte plus de 1100 collaborateurs.

